dans la ville haute

tracklist

la lettre du général von treskow
les confins
les enfers
l’horizon
les orages
la contemplation
la réponse du colonel denfert-rochereau
les tambours

01-la lettre - dans la ville haute - philippe poirier

production des musées et de la citadelle de belfort, de l’espace multimédia gantner – la ville de belfort

nicolas surlapierre – directeur des musées et de la citadelle de belfort
assisté d’alexandre accard – chargé de développement de la citadelle et du parcours découverte
le conseil général
valérie perrin – directrice de l’espace multimédia gantner

philippe poirier – musiques et dessins
yves dormoymastering

copyright
® jean laude, le présent simple in le mur bleu, 1965
® andré breton, paul éluard, l’immaculée conception, 1930
® jean-christophe bailly, le versant animal, 2007

merci à
valérie perrin, nicolas surlapierre, gilles a. tiberghien, jean-christophe bailly, sylviane poirier, roméo poirier

lettre du général von treskow

par lamiral poirier | dans la ville haute

lettre du général von treskow

très honoré et honorable commandant,
je me fais un honneur de porter très respectueusement à votre connaissance la déclaration suivante : je n’ai pas l’intention de vous prier de me rendre la place de belfort ; mais je vous laisse le soin de juger s’il ne conviendrait pas d’éviter à la ville toutes les horreurs d’un siège, et si votre conscience, votre devoir ne vous permettraient pas de me livrer la forteresse dont vous avez le commandement.
je n’ai d’autre intention, en vous envoyant cet écrit, que de préserver autant que possible la population du pays des horreurs de la guerre. c’est pourquoi je me permets de vous prier, dans la limite de vos pouvoirs, de faire connaître aux habitants que celui qui s’approchera de la ligne d’investissement à portée de mes canons mettra sa vie en danger.
les propriétaires des maisons situées entre la place et notre ligne d’investissement doivent se hâter de mettre tout leur mobilier en lieu sûr, car d’un instant à l’autre je puis être obligé de réduire en cendres les maisons. je saisis cette occasion de vous assurer de mon estime toute particulière, et j’ai l’honneur d’être, votre très dévoué serviteur, général royal prussien, commandant les forces prussiennes concentrées devant belfort.

général von treskow
4 novembre 1870

les confins

par lamiral poirier | dans la ville haute

les confins

instrumental

les enfers

tout un soir et toute une nuit, la neige avait méticuleusement recouvert les champs et les routes : je m’avançais au milieu d’une étendue plane, également blanche. […] le jeu des réverbérations effaçait toute ligne et j’étais seul sur ce chemin. monde sans formes et sans horizon, monde sans couleurs, c’était ce monde-là que les grecs figuraient sous le nom des enfers.
[…] nous avons certainement besoin de vivre dans un monde formel et défini. […] les limites nous sont certainement nécessaires : si loin pouvons-nous les reculer, veillons à ne pas les perdre de vue.

jean laude, le présent simple, in le mur bleu, 1965

l'horizon

par lamiral poirier | dans la ville haute

l'horizon

[…] il faut reconnaître que la journée d’hier s’est montrée des plus calmes. à part une pluie de sauterelles sur l’atlas, le dérangement n’a pas été grand. le bulletin météorologique reste muet sur tout changement de temps d’un genre nouveau, tel que le passage brusque du vent de l’orgue dans les cocons ou le jaillissement de femmes bleues de certains grands nuages.
[…] je vais terriblement mieux. les vains mots qu’on m’avait mis dans la bouche commencent à produire leur effet. mes semblables me quittent. la main dans la crinière des lions, je vois l’horizon trompeur qui va une dernière fois me mentir.

andré breton, paul éluard, l’immaculée conception, 1930

les orages

par lamiral poirier | dans la ville haute

les orages

regarde un jour ces nuages semblables à des montagnes que les vents emportent en tous sens à travers les airs ; ou bien vois encore sur le flanc des hautes montagnes ces nuées accumulées les unes sur les autres, qui se pressent et se dominent, et demeurent immobiles, tandis que les vents semblent partout ensevelis dans le sommeil : c’est alors que tu pourras te rendre compte de leurs masses énormes et y distinguer des sortes de cavernes formées de rochers suspendus. et quand, dans le déchaînement de la tempête, les vents ont rempli ces cavités, ils s’indignent avec de sourds grondements de se voir prisonniers des nuages, et menacent dans leurs cages à la façon des fauves. tantôt ici, tantôt là, dans toute la nue, ils poussent leurs rugissements ; en quête d’une issue, ils ne cessent de tourner sur eux-mêmes, et font jaillir du nuage des atomes de feu ; ils en amassent ainsi un grand nombre, et roulent cette flamme à l’intérieur dans le creux de leurs fournaises, jusqu’à ce que, déchirant la nue, ils jettent au loin l’éclat de leur lumière.

lucrèce, de la nature, livre VI, 1er siècle av. j.-c.
traduction : alfred ernout

la contemplation

par lamiral poirier | dans la ville haute

la contemplation

c’est en effet d’une coutume romaine de provenance étrusque – observer le vol des oiseaux dans une portion de ciel délimitée au préalable et appelée templum – que dérivent le verbe contempler et, partant, notre notion de contemplation. avidement les augures cherchaient dans le vol des oiseaux traversant le templum les signes du destin. les oiseaux, eux, passaient. c’est presque comme une caricature : d’un côté les hommes, en effet soumis à l’inquiétude et cherchant à reconnaître dans le libre jeu des formes de l’univers des signes qui leur seraient personnellement adressés, et de l’autre les oiseaux qui s’en moquent éperdument et qui voguent librement dans l’ouvert.

jean-christophe bailly, le versant animal, 2007

la réponse du colonel denfert-rochereau

par lamiral poirier | dans la ville haute

la réponse du colonel denfert-rochereau

j’ai lu avec toute l’attention qu’elle mérite la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire avant de commencer les hostilités. en pesant dans ma conscience les raisons que vous me développez, je ne puis m’empêcher de trouver que la retraite de l’armée prussienne est le seul moyen que conseillent à la fois l’honneur et l’humanité pour éviter à la population de belfort les horreurs d’un siège.
nous savons tous quelle sanction vous donnerez à vos menaces, et nous nous attendons, général, à toutes les violences que vous jugerez nécessaires pour arriver à votre but ; mais nous connaissons aussi l’étendue de nos devoirs envers la france et envers la république, et nous sommes décidés à les remplir.
veuillez agréer, général, l’assurance de ma considération très distinguée.

denfert-rochereau
4 novembre 1870

les tambours

par lamiral poirier | dans la ville haute

instrumental

la politesse - dans la ville haute - philippe poirier

La politesse ou la tessiture de l’histoire

L’historien entend mal. Certains spécialistes pensent qu’il est un mauvais auditeur, peut-être a-t-il appris à se méfier des archives sonores, à un point tel qu’il préfère se dire que la tessiture de l’Histoire est perdue. Le projet de la Ville Haute, qui sonne comme une basse, est donc une tâche donnée pour perdue. Raconter sa genèse lui enlèverait peut-être de sa poésie, encore que cela ressemble à un conte de Noël, à la nuance près que Noël était loin derrière ou loin devant, et, que la neige et le froid qui tombaient dans un ciel de blanchisserie ressemblaient à un pincement au cœur et surtout à une dramatisation sans objet. Imaginez un salon de thé au dallage glacé que le rideau d’air chaud installé au-dessus de la porte ne parvenait pas à réchauffer. Imaginez aussi que nous avions, en attendant les plats, pendant le déjeuner, découvert brièvement les pistes du projet qui ressemblaient à des pistes de ski comme si Philippe Poirier avait trouvé par l’emploi d’un son hydrophile, ouaté et venu de très loin, l’équivalent de la neige cathodique. Pensez que la commande était simple : offrir aux visiteurs de la Citadelle de Belfort et du parcours du grand souterrain une alternative à l’audioguide traditionnel.
Les études des spécialistes des pratiques culturelles affirment que le taux de prise d’un audioguide est de 20 %, que, souvent, les visiteurs abandonnent et perdent le fil au-delà de 15 minutes ce qui signifie 10 minutes car tout le monde ment. Ils ajoutent qu’un commentaire sur une œuvre ou sur un point de vue de plus d’une minute est considéré comme trop long. Souvent les mêmes études concluent qu’il serait préférable d’écouter l’audioguide en voiture, chez soi, n’importe où excepté sur place. Tout cela a dû être évoqué pendant le déjeuner non pour éviter ces écueils mais pour les prendre aux mots. Il était de plus en plus évident que la bande originale de la Citadelle serait pensée comme la musique d’un film qui se déroulerait au gré des saisons, une super production de 12 mois. Le scénario de la commande respectait la Citadelle de Belfort comme un lieu de sépulture, ce n’était pas tout à fait une nécropole ni un mémorial doté de la parole, c’était la possibilité de reconstituer non pas le Siège tel qu’il avait été mais de donner à entendre l’austérité de la situation, une gravité qui, au-delà du truisme, requérait une voix grave, un timbre susceptible d’excaver dans deux lettres simples, claires, terriblement bien écrites qui feraient surgir des monticules de terre et de courtines talutées la sous-conversation de l’Histoire. La voix est une des choses qui se conservent le moins bien, elle ne se retrouve jamais dans les fouilles ni dans la carrière centrale des conflits.

Deux lettres d’une politesse presque insensée remédient à ce manque, elles ne trahissent aucune panique, aucune haine, au contraire même, une estime réciproque qui fait l’état d’une sorte de situation. Comme la guerre aurait lieu, le général prussien ne pouvait que proposer de limiter les peines et essayer d’adoucir ce qu’il ordonnerait sans aucun scrupule, d’une façon méthodique, loyale et appliquée car l’ordre lui en avait été donné, le pilonnage sans relâche de la Ville basse et haute.
Philippe Poirier, à partir de ces deux lettres, a créé une dramaturgie par le rythme et le débit des paroles qui font que chaque phrase est suspendue à la précédente. Si le destin avait la parole, il parlerait ainsi, avec la lenteur de celui qui sait que rien ne peut l’interrompre, la décision était prise et l’échange des lettres entre les officiers ne serait qu’un colifichet de plus offert à une autorité bien supérieure à celle de l’État major, il interprète (et ne fredonne jamais) la crise des systèmes monarchiques qui demandaient rançons, dîmes et impôts délirants à tout ce qui militairement, de près ou de loin, ressemblait à de l’aristocratie ou à du savoir- vivre. La lettre de von Treskow ainsi prononcée confirmait que rien ne pressait dans le déroulement de l’Histoire, que la guerre n’était pas une aventure, c’était une question de maîtrise des césures et des adjectifs, que la stratégie comme l’interprétation du troubadour et de l’historien était plus lente que le combat et qu’il n’était plus temps d’agir sur le passé, d’infléchir la courbe de l’Histoire.

Dans cette ponctuation du drame, entre les phrases, le temps infini, étiré le récitant ménageait des silences et retenait son souffle pour que des digressions soient toujours possibles, pour que le visiteur puisse peupler cet espace de pensées, de réflexions, de contradictions et peut-être même de diversions, il aurait pu aussi revenir au paysage, revenir sur ces pas, invectiver ou presque ce qu’il a devant lui, autour de lui, il aurait pu mesurer le mot de fenêtre de tir et tous les espaces intersticiels qui, dans le nappage mélodique, se décolorent ou presque.
La diction soignée, préméditée, la beauté des appellations cachaient un vide, une espèce de trou de mémoire, qui tombait tel un rideau à travers les neiges cathodiques, celles des confins ou encore ce texte de Pline l’Ancien qui donne quelques indications pour apprendre à regarder un paysage, autrement dit à se repérer, et, surtout, à pouvoir y déposer quelque chose même dans le plus grand dénuement sur ces zones minérales ou encore ces glacis qui sont des endroits de malédiction qui, des années après ressemblent à de grands terrains de football ou à des jardins à la française abandonnés. Toujours à découvert, les soldats n’avaient nul endroit où se cacher, au mieux dans les herbes ou les taillis s’ils n’avaient pas été fauchés.

Tout cela accompagne le visiteur au-delà d’un limes auditif, qui prend alors conscience de l’effondrement de l’empire qui, malgré l’imperfection du terme est tellement stimulant pour l’imagination qu’il n’est pas inapproprié. Chacune des images était concrète, éloignée des repères habituels que la musique avait utilisés pour voiler et dévoiler ce lieu tour à tour sinistre, grandiose, cinégénique et presque mais pas tout à fait mélodieux, accueillant comme un cimetière et tranchant comme un cimeterre, les terrains couverts par l’audioguide ressemblaient à une zone couverte par une antenne immense et invisible où les ondes auraient la même qualité que la description de la poussière du bureau de cette vieille maison patricienne dans l’incipit d’Absalon Absalon ! de Faulkner ; tout simplement parce que les adjectifs, les qualificatifs qui n’étaient pas présents dans la lettre avaient le temps de voler comme des particules de poussière à travers les stries des persiennes ou des fenêtres de tir. Pensez à la tête que vous feriez si la poussière des éboulements et des bombardements ne retombaient que maintenant, et mêlait une cendre si fine au plus grossier des mortiers, aux sables presque trop légers pour réussir un ciment ou retomber dans l’atmosphère. Tout cela neigeotait et nageotait d’une plage à l’autre de l’enregistrement. La ville haute profitait de sa position dominante comme une vieille famille aristocratique même si elle savait que le type de gloire qui faisait d’elle une étrange sentinelle disparaissait derrière un rideau de fumée, les obus de mortier faisaient éclater les pignons, les colombages et les meneaux assez rares des maisons de la ville basse qui composaient un gros bourg assez modeste, parfois il était possible de distinguer un vieux bahut éventré ; le général prussien avait pourtant prévenu que les populations civiles auraient dû emporter avec elle pour le mettre à l’abri l’essentiel de leur mobilier, peut-être avaient-elles choisi délibérément de rester dans la trajectoire des obus et de perdre presque tout dans les bombardements, adhérant ainsi matériellement, symboliquement et avant tout inconsciemment à la décrépitude de l’empire et à la république qui faisait grise mine et qui se tapait les côtes en parlant d’orgueil ou de guigne pour se donner du courage. Des années plus tard, personne ne savait dire s’il était question de fumée ou de poussière de plâtre qui valait bien la neige ou le brouillard le plus dense qui, souvent lors le Siège, avait caché les cibles aux assaillants et permis dans cette aveuglette de l’Histoire quelques rares moments d’accalmies, que certains vieux conteurs épris de régionalisme et de folklore appelaient des lanternes.
Les paroles si simples au rythme d’étranges tambours qui roulaient comme des obus et des tirs croisés traçaient une carte littéraire, langagière en forme de montagnes et de roulettes russes sur le dos des incohérences du temps. Benjamin le flâneur, Sebald le dériveur parlaient entre eux et d’une façon presque diffuse et assez érudite dans ces plages de temps et de sons.

C’est autour de Sebald que le projet s’est noué, peut-être moins le Sebald des Anneaux de Saturne ou de Vertiges que celui d’Austerlitz, étrange spécialiste de l’architecture militaire qui tente de comprendre d’une manière raffinée ce qui a conduit à la destruction ; il essaie de déchiffrer comment les lieux préparent le terrain d’une certaine forme d’anéantissement et parfois, mais cela est beaucoup plus rare ou tout simplement moins remarquable, d’une protection qui, dans le langage de Sebald, a quelque chose de rédemptif, ou même parfois, quand il se perd dans l’apesanteur de son instruction, d’assomptif. Austerlitz au nom si lourd se débat avec l’Histoire pour retrouver la lisibilité de ses tracés. Benjamin flâneur, peut-être en Messianie, est plus complexe, plus rétif, plus indirect encore car la référence la plus adaptée à la fois à la ville haute et à cet épisode qui est devenu son épiphanie est les Thèses sur le concept d’histoire. Il est presque impossible dans une présentation qui adopte le phrasé d’une sorte de nouvelle de rentrer dans les subtilités de la pensée benjaminienne, l’idée plane pourtant : ce qui sauve et ce qui brise c’est le sens de la prémonition, sentir cassandresquement ce qui risque d’arriver sans avoir réellement ni preuves ni théories à sa disposition, que ce qui est en train de se constituer dans l’esprit du penseur, de l’historien ou désormais de l’auditeur est une œuvre d’imagination ou de projection, qualité si grande pour ceux qui font réellement de l’Histoire, qui détestent les scoops, les secrets et les reportages.
Il est presque impossible de dire que cela s’est passé ainsi, en revanche il est facile de comprendre pourquoi Tolstoï, Benjamin ou Sebald imaginent ou tiennent à ce que cela se soit passé ainsi. Sebald creuse des galeries afin que les histoires des conflits communiquent littéralement ; il arrive à vous persuader dans son enquête sur le Fort de Breendonk que les fortifications, les prisons, les gares, les grands hôtels, les anciens sanatoriums, les hôpitaux, les filatures désaffectées sont des édifices fondés sur la mort et la destruction ; plus mongolfier et icarien, Benjamin fait à peu près la même chose, tout cela se passe alors dans les airs ou pour être plus précis dans les courants d’air des passages parisiens où toute une gentry dépareillée, insolite et indifférente dans ses contradictions même, édicte les réglementations internes de l’Histoire. Il n’est pas impossible d’entendre tout cela Dans la ville haute, de se laisser glisser dans les toboggans de l’érudition qui, par moment, tels les courants des océans nouent des rubans presque translucides sur l’écran de verre excentrique du passé.

Nicolas Surlapierre
directeur des musées de Belfort
janvier 2014